Histoire de la nappe : du Moyen Âge à nos jours
Recevoir sans nappe ? Impensable pendant des siècles. Bien avant d'être un accessoire de décoration, la nappe de table fut un puissant marqueur social, un symbole de rang, d'hospitalité et de civilisation. De la touaille médiévale au set de table contemporain, retour sur plus de mille ans d'histoire du linge de table — une histoire où se mêlent art du tissu, étiquette et savoir-faire artisanal.
Aux origines : la nappe comme symbole de pouvoir
Les premiers tissus de table apparaissent dans l'Antiquité, lors des grands banquets romains. Mais c'est au Moyen Âge que le linge de table prend véritablement son sens social. La nappe est alors réservée aux seuls seigneurs : sa grandeur et la richesse de ses broderies reflètent directement le rang de celui qui préside la table.
L'invité d'un seigneur partageait sa table, mais pas forcément sa nappe. Si l'hôte était de moindre rang, un simple napperon était placé sous son tranchoir, l'isolant symboliquement de la nappe seigneuriale. Quant aux serviteurs, ils avaient droit au bois de la table, sans aucun linge. Couper la nappe ou refuser de la partager constituait un affront grave, un véritable camouflet public.
La nappe médiévale était soigneusement protégée. Pour éviter de la salir, on plaçait par-dessus une pièce de tissu pliée en deux appelée le doublier, ou en Italie le guarda nappi. Les convives s'y essuyaient les mains et les lèvres. Sur les bords de la table pendait la longière, pièce étroite et longue qui retombait jusqu'aux genoux des convives. Ces deux accessoires disparurent avec l'apparition de la serviette individuelle.

La touaille et la naissance de la serviette
Au Moyen Âge, le terme touaille désignait à la fois la nappe, le linge de maison et de toilette. Cette pièce de tissu brodée d'or ou de fil de couleur vive jouait un rôle social considérable. Se retrouver à table sans elle, ou se voir refuser la nappe commune, était une humiliation publique.
La véritable serviette de table individuelle telle que nous la connaissons naît au XVe siècle. Les premières sont offertes par la ville de Reims à Charles VII en 1422, fabriquées en lin uni ou en lin damassé. Pendant plus d'un siècle, elle reste en faible nombre dans les inventaires de succession, car les convives avaient la tenace habitude de s'essuyer dans la nappe elle-même.
À la Renaissance, les femmes les plus célèbres s'intéressaient passionnément au beau linge de maison : Catherine de Médicis, Diane de Poitiers, Gabrielle d'Estrées en commandaient de grandes quantités, et certaines dames de la cour faisaient blanchir leur linge en Hollande, réputée pour ses toiles exceptionnelles.
L'âge d'or du damas : du XVIe au XVIIIe siècle
C'est à partir du XVIe siècle que le damas de lin s'impose comme la matière reine du linge de table. Cette technique de tissage, héritée des soieries chinoises du IIe siècle avant J.-C., est arrivée en Europe via la Perse et la Syrie, avant d'être adoptée par les tisserands flamands qui manquaient de soie et créèrent un damas de lin d'une qualité incomparable.
La ville de Courtrai, en Flandre, devient la capitale mondiale de ce linge d'exception. Sa réputation franchit toutes les frontières. En 1764 seulement, il y fut fabriqué 11 000 pièces de nappes et serviettes en damas de fil, contrôlées et marquées selon leur qualité avant d'être portées à la Halle. Courtrai produit encore aujourd'hui une toile d'une qualité exceptionnelle.
Au XVIIe siècle, les artisans tisserands ne se contentent plus de motifs simples. Ils racontent des histoires sur leurs nappes, d'où l'appellation damas historié : batailles, naissances, mariages royaux. Le mariage de Louis XIV avec Marie Thérèse d'Autriche y fut représenté en portrait. Ces chefs-d'œuvre textiles devenaient des cadeaux de prestige offerts entre cours européennes.
Cette période est aussi celle du pliage de serviette. Henri IV faisait plier les siennes en oiseaux, papillons ou fruits. Au XVIIIe siècle, un artisan repasseur parisien proposait des pliages en melon, coq, faisan, tortue, carpe ou turbot — de véritables sculptures textiles confectionnées avec des serviettes d'un mètre sur un mètre.

La révolution du XIXe siècle : coton, jacquard et démocratisation
L'arrivée du coton et l'invention du métier jacquard au début du XIXe siècle bouleversent l'industrie du linge de table. Plus facile à travailler et plus souple que le lin, le coton permet une industrialisation rapide de la production. Le damas de lin cède progressivement sa suprématie, se transforme, prend de la couleur et se tisse en coton ou en métis (mélange lin-coton).
Le métier jacquard, inventé en 1804, révolutionne la création des motifs en permettant de gérer automatiquement chaîne et trame grâce à des fiches cartonnées perforées. Les thèmes d'ornement évoluent : exit les scènes de chasse et les portraits royaux, place aux motifs floraux, végétaux, puis géométriques et régionalistes au XXe siècle.
C'est aussi le siècle où l'étiquette se rigidifie. La serviette se normalise : à peine dépliée sur les genoux, on attend le geste de la maîtresse de maison avant de s'en servir. Elle se réduit de moitié par rapport à sa taille pré-révolutionnaire et s'associe au rond de serviette, petit objet qui permet d'identifier la serviette de chaque convive et de la réutiliser entre les repas.
Le XXe siècle : du blanc à la couleur, du lin au synthétique
C'est seulement entre les deux guerres mondiales que la couleur fait son entrée sur les tables. D'abord timidement, en tons pastel ou par les broderies, puis de façon plus affirmée. La maison Porthault, qui prend son essor après la Seconde Guerre mondiale, ajoute à ses broderies de luxe des imprimés devenus célèbres dans le monde entier.
Autre nouveauté du XXe siècle : le set de table. La première référence apparaît en Angleterre au début du siècle, pour protéger des nappes devenues moins nombreuses. En France, son adoption est plus lente, mais il s'impose progressivement, découpé dans des toiles en fibres naturelles ou synthétiques, voire en paille tressée.
La nappe en polyester et en matières synthétiques connaît un succès croissant pour sa praticité. Mais on assiste aujourd'hui à un retour aux textiles naturels : le lin réapparaît sur les tables, le coton triomphe sous forme de mousseline, de damassé et de façonné. Le linge de table renoue avec ses racines, porteur de l'héritage d'un art de vivre plusieurs fois centenaire.
Chronologie du linge de table : les grandes étapes
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Époque |
Événement clé |
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Antiquité |
Rome utilise la mappa et le sudarium ; premiers tissus de table lors des banquets |
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Moyen Âge |
La touaille et le doublier protègent la nappe des seigneurs, symbole de rang social |
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XVe siècle |
Apparition de la véritable serviette individuelle, fabriquée à Reims en lin damassé |
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XVIe siècle |
Essor du damas de lin à Courtrai ; premiers tissus « à l'ouvrage de Damas » |
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XVIIe siècle |
Le damas conquiert l'ensemble du marché ; disparition du doublier et de la longière |
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XVIIIe siècle |
Apogée des décors historiés ; 11 000 pièces fabriquées à Courtrai en 1764 |
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XIXe siècle |
Arrivée du coton et du métier jacquard ; industrialisation et démocratisation |
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XXe siècle |
Apparition du set de table ; couleur sur les nappes ; essor du polyester |
Questions fréquentes sur l'histoire du linge de table
Quelle est l'origine du mot « nappe » ?
Le mot nappe vient du latin « mappa », qui désignait dans la Rome antique un linge utilisé lors des banquets pour s'essuyer ou emporter les restes du festin. Ce terme a évolué en vieux français pour désigner le tissu couvrant la table.
Depuis quand utilise-t-on une serviette de table individuelle ?
La serviette individuelle telle que nous la connaissons date du XVe siècle. Les premières furent offertes par la ville de Reims à Charles VII en 1422. Pendant longtemps, les convives avaient l'habitude de s'essuyer directement dans la nappe commune.
Qu'est-ce que le damas de lin et pourquoi est-il si précieux ?
Le damas de lin est un tissu dont les motifs sont tissés dans la structure même de l'étoffe, par le jeu de la chaîne et de la trame — et non imprimés. Cela lui confère une durabilité exceptionnelle et un aspect mat-brillant très élégant. La ville de Courtrai, en Belgique, en fut le centre de production mondial pendant plusieurs siècles.
Quand la nappe a-t-elle cessé d'être un privilège de l'aristocratie ?
C'est au XIXe siècle, avec l'industrialisation de la production textile et l'essor du coton, que la nappe s'est progressivement démocratisée. Le métier jacquard permit une production en série de qualité, rendant le linge de table accessible aux classes moyennes.